lundi 16 mai
De Bernex à Savigny: arrivée en France

Avant le départ du convoi ce matin, les formalités douanières se sont déroulées à Chancy en toute fluidité. Au travers des siècles, les frontières ont beaucoup changé, comme l’atteste le poste de douane abandonné sur la route que nous empruntons. Si les hommes s’inspirent souvent du relief naturel (lac, montagnes, cols, rivières, etc.) pour marquer les limites de leurs territoires, cela reste un acte arbitraire, déterminé par les rapports géopolitiques ayant cours à une époque donnée.
Durant la période qui nous intéresse pour la reconstitution de la route du Gruyère (du XVIe au XVIIIe siècle), il y eut de nombreuses tentatives de la part des puissants voisins de Genève pour déposséder la ville de l’important trafic commercial qui faisait sa richesse.
En 1668, la construction d’un dépôt à Bellerive par le Duc de Savoie a pour but stratégique de ruiner l’économie Genevoise, ville alors ennemie dont l’invasion manquée de 1602 est encore célébrée aujourd’hui par tous les Genevois en décembre, lors de l’Escalade. Le Duc pensait pouvoir attirer autant le trafic allant vers Turin (où de nombreux Gruyères étaient également acheminés à dos de mulet puis vendus) et, surtout, vers Lyon. Il joua sur le prix des droits de passage, sachant que les marchands fribourgeois se plaignaient régulièrement des tarifs pratiqués (ainsi que du coût des droits de garde aux Halles du Molard).
Les Genevois renégocièrent leurs taxes avec les marchands fribourgeois et la plupart décidèrent de rester fidèles à la route historique, malgré des prix encore un peu plus élevés que ceux pratiqués à Bellerive. Il faut dire que des générations de marchands, de bateliers ou de voituriers avaient fait commerce ensemble dès la fin du XVe siècle et que des rapports de confiance s’étaient établis; confiance qui valait de l’or à l’époque pour les affaires, et qui en vaut encore aujourd’hui.
En 1767, Choiseul, alors ministre omnipotent de Louis XV, fait bloquer la ville par les troupes françaises parce que la bourgeoisie de la ville refuse la restauration d’un régime aristocratique. Il ouvre une route de Nyon à Gex pour éviter Genève et avait même l’intention de développer le port de Versoix et de faire fortifier le bourg, mais il tombe en disgrâce avant de pouvoir finaliser ses desseins.
À l’aube du XXIe siècle, les rapports entre voisins sont tout à fait différents et nettement plus amicaux, puisque de nombreux projets communs viennent faciliter la cohabitation ainsi que les échanges culturels et commerciaux, comme l’ont souligné les orateurs politiques s’étant exprimés hier à Genève.
La route d’aujourd’hui se déroule entièrement en campagne, sous un beau soleil. Plusieurs personnes sont venues nous accompagner pour le parcours du jour et nous faisons connaissance, parlant des métiers et des vies de chacune et de chacun.
La nature est paisible et luxuriante, mais les foins se font déjà ; soit presque un mois plus tôt que d’habitude à cause du taux d’ensoleillement excessif que les premiers mois de l’année ont connus. Le fourrage risque de manquer cette année, d’après quelques paysans avec lesquels nous discutons.
Au cours de la journée, nous traversons de charmants villages ruraux et sommes invités pour un apéritif ici où là par des gens ayant entendu parler de notre périple. Nous rencontrons aussi beaucoup de personnes curieuses à qui nos racontons l’aventure de la route et offrons des portions de Gruyère AOC.
Le soir, nous sommes très bien reçus à Savigny où le maire a organisé une fondue populaire et toute l’équipe s’accorde un peu de repos bien mérité.
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